Thursday, 16 April, 2026

Iran : les racines d’une guerre annoncée

Entre sécurité, puissance et mémoire — les trois récits irréconciliables d’Israël, des États-Unis et de l’Iran



La guerre qui embrase l’Iran depuis le 28 février 2026 n’est pas un accident de l’histoire. Elle est l’aboutissement d’une logique d’escalade de près de cinq décennies, alimentée par trois récits nationaux structurellement incompatibles. Pour comprendre comment trois puissances en sont venues à s’affronter ouvertement, il faut remonter les fils de chaque narration.

Il n’existe pas de guerre sans récit fondateur. Chaque belligérant entre dans un conflit armé avec sa propre lecture de l’histoire, ses propres traumatismes, ses propres impératifs jugés existentiels. La guerre ouverte entre Israël, les États-Unis et l’Iran ne relève ni de l’accident ni de la seule conjoncture. Elle procède d’un enchevêtrement de trajectoires historiques, de doctrines sécuritaires antagonistes et de perceptions stratégiques inconciliables.

À mesure que les canaux diplomatiques se sont taris — et l’accord nucléaire de 2015 en est le symbole le plus frappant — un phénomène classique s’est imposé : chaque acteur, se pensant en position défensive, a été perçu comme offensif par l’autre. C’est cette dynamique de miroirs déformants qui a rendu la guerre, sinon inévitable, du moins de plus en plus difficile à éviter.

Chronologie de l’escalade

  • 1979: Révolution islamique en Iran. Rupture avec Washington. Début de l’hostilité idéologique avec Israël.
  • 2015: Accord nucléaire JCPOA signé. L’Iran gèle son programme en échange de la levée des sanctions.
  • Mai 2018: Trump retire unilatéralement les États-Unis du JCPOA. L’Iran reprend l’enrichissement d’uranium.
  • 7 octobre 2023: Attaque du Hamas sur Israël. Début de la guerre de Gaza. Escalade progressive avec l’Iran via ses proxies.
  • 1er avril 2024: Israël bombarde le consulat iranien à Damas, tuant 16 personnes dont le général Zahedi. Première frappe directe iranienne sur Israël en représailles.
  • 13–24 juin 2025: « Guerre des Douze Jours » : Israël lance l’opération Rising Lion. Les États-Unis frappent les sites nucléaires (opération Midnight Hammer). Cessez-le-feu sous pression américaine.
  • Déc. 2025 – janv. 2026: Effondrement économique de l’Iran. Manifestations nationales massives. Répression violente du régime.
  • 28 février 2026: Frappe conjointe américano-israélienne. Début de la guerre ouverte. Ali Khamenei tué. L’Iran déclenche l’opération « Promesse honnête 4 ».

Israël : la doctrine de la menace existentielle

« Empêcher l’irréversible avant qu’il ne se matérialise »

Pour Israël, la confrontation avec l’Iran ne commence ni en 2025 ni en 2023. Elle commence en 1979, le jour où la Révolution islamique transforme un voisin distant en ennemi idéologique déclaré. Depuis lors, le guide suprême Ali Khamenei répète que la « promesse divine d’éliminer l’entité sioniste » se réalisera — une déclaration que Tel Aviv prend au pied de la lettre depuis quarante-cinq ans.

Au cœur de la perception israélienne, un élément domine : la crainte d’un Iran doté de l’arme nucléaire. C’est dans cette optique que Benyamin Netanyahou identifie, dès les années 1990, trois risques principaux : le programme nucléaire militaire iranien, les missiles balistiques et le financement des « proxies » — Hezbollah, Hamas, milices irakiennes, Houthis du Yémen. Cette triade constitue, depuis lors, le cœur de la doctrine stratégique de Tel Aviv.

The Iron Dome

Israël ne combat pas seulement un État, mais un système stratégique diffus — et c’est ce système qu’il entend démanteler jusqu’à la racine.

Doctrine de sécurité israélienne, reformulation éditoriale

La guerre de Gaza, déclenchée après le 7 octobre 2023, a profondément modifié les équilibres. En décimant le Hamas et en affaiblissant le Hezbollah, Israël a méthodiquement démantelé ce que Téhéran appelait son « Axe de la résistance ». La chute du régime Bachar al-Assad en Syrie, fin 2024, est venue compléter ce tableau — fragilisant considérablement la position stratégique iranienne. Pour Netanyahou, la fenêtre d’opportunité était ouverte : frapper l’Iran directement, maintenant que ses protections périphériques avaient disparu.

Le 13 juin 2025, Israël déclenche l’opération Rising Lion. La justification est limpide : empêcher un État qui appelle publiquement à sa destruction de se doter de l’arme absolue. En février 2026, l’objectif se précise encore : après la neutralisation des sites nucléaires, c’est désormais le renversement du régime lui-même qui est visé. Dans la lecture israélienne, cette guerre est le produit inévitable de quarante-cinq ans d’hostilité structurelle. Une question de survie, pas d’expansion.


États-Unis : entre dissuasion et gestion du désordre

Une stratégie aux justifications changeantes

La narration américaine est, par nature, composite. Elle mêle des intérêts stratégiques de long terme à la logique particulière de l’administration Trump, revenue au pouvoir en janvier 2025 avec une doctrine de pression maximale. L’histoire américano-iranienne est celle d’une rupture fondamentale : depuis la crise des otages de 1979-1981, et plus encore depuis la désignation de l’Iran comme membre de l’ « Axe du Mal » par George W. Bush en 2002, Washington considère la République islamique comme l’un des principaux facteurs de déstabilisation régionale.

L’ironie tragique de l’histoire est bien connue : la guerre d’Irak de 2003, en éliminant le régime de Saddam Hussein — principal ennemi de l’Iran —, a paradoxalement persuadé Téhéran que se doter de l’arme nucléaire était nécessaire pour assurer la survie du régime. L’invasion américaine de l’Irak a donc, involontairement, accéléré les ambitions nucléaires qu’elle prétendait combattre.

Le retrait américain du JCPOA en 2018 constitue le véritable tournant de cette trajectoire. Comme l’analyse le politologue Alexandre Kazerouni, c’est ce grand tournant qui a enclenché une dynamique dont on paie aujourd’hui le prix. L’Iran, libéré de ses engagements, a repris et accéléré l’enrichissement d’uranium : en juin 2025, l’AIEA rapporte que le pays dispose de suffisamment d’uranium enrichi pour fabriquer neuf têtes nucléaires.

The Pentagon

La multiplicité des justifications révèle moins une stratégie cohérente qu’une décision prise dans l’urgence, habillée après coup de légitimations successives.

De retour à la Maison-Blanche, Trump multiplie les signaux bellicistes. En février 2026, il affirme que l’Iran a relancé son programme nucléaire et développe des missiles capables de frapper le territoire américain. Des responsables de son administration ont fourni des explications diverses — et parfois contradictoires — pour justifier le déclenchement de la guerre : prévenir une riposte iranienne, écarter une menace imminente, sécuriser les ressources pétrolières, ou provoquer un changement de régime. Cette multiplicité révèle moins une stratégie cohérente qu’une décision prise dans l’urgence.

Mais une tension discrète, et réelle, demeure entre Washington et Tel Aviv : contrairement à Israël, une partie de l’establishment américain s’inquiète des conséquences d’un effondrement brutal du régime iranien — un chaos régional difficilement maîtrisable, dans un Moyen-Orient déjà fragmenté.


Iran : résistance, souveraineté et mémoire de guerre

Une lecture radicalement inverse du conflit

La lecture iranienne du conflit est radicalement inverse, et il serait analytiquement irresponsable de la négliger sous prétexte qu’elle émane d’un régime autoritaire. Pour Téhéran, cette guerre est l’aboutissement d’une longue politique d’encerclement et d’étranglement menée par les États-Unis et Israël depuis des décennies.

Le récit commence en 1953, avec le coup d’État orchestré par la CIA contre le Premier ministre élu Mohammad Mossadegh. Il se poursuit avec le soutien occidental à Saddam Hussein lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988), qui fit entre 500 000 et 1 million de morts iraniens. C’est sur cette mémoire douloureuse — et non effacée — que la République islamique construit sa narration de la résistance face à l’impérialisme occidental.

Dans la lecture iranienne, le programme nucléaire n’est pas une menace mais un droit souverain — la réponse rationnelle d’un État qui a vu ses voisins détruits pour ne pas en avoir disposé.

La question nucléaire, au cœur du casus belli occidental, est lue très différemment depuis Téhéran. L’Iran a toujours affirmé que son programme était destiné à des fins exclusivement civiles. En mars 2025 encore, la directrice du renseignement national américain Tulsi Gabbard témoignait devant le Congrès que la communauté du renseignement américaine estimait que l’Iran ne construisait pas d’arme nucléaire — une position aussitôt contredite par la rhétorique guerrière de l’exécutif.

Face à une supériorité militaire conventionnelle adverse écrasante, l’Iran a développé une doctrine alternative — la dissuasion asymétrique — reposant sur trois piliers : missiles balistiques, réseaux de partenaires régionaux (Hezbollah, Houthis, milices irakiennes), et capacité de nuisance sur les routes énergétiques mondiales. L’objectif n’est pas la domination directe, mais le coût dissuasif imposé à l’adversaire.

La fermeture du détroit d’Ormuz — par lequel transitent environ 20 % du pétrole brut et 20 % du gaz naturel liquéfié échangés dans le monde — constitue la réponse la plus visible à cette logique : frapper l’économie mondiale pour faire payer à l’Occident le prix de son agression. Au sein du régime, la mort du guide suprême Khamenei est présentée comme un martyre, s’inscrivant dans la tradition de valorisation du sacrifice au cœur de l’identité chiite de la République islamique.


Trois rationalités, une impasse structurelle


Conclusion : la collision des rationalités

Ces trois récits ne sont pas également valides sur le plan factuel — certaines justifications sont plus solidement étayées que d’autres. Mais ils sont tous réels en tant que constructions politiques et culturelles qui mobilisent des populations, légitiment des sacrifices et orientent des décisions militaires.

Ce que cette guerre révèle en profondeur, c’est l’échec cumulatif de la diplomatie internationale depuis 2018 : l’abandon du JCPOA, le refus de négocier sérieusement, l’escalade par proxies interposés pendant cinq ans — jusqu’à ce que la « guerre de l’ombre » bascule dans le registre ouvert.

Chaque acteur agit selon une logique qu’il considère rationnelle. Mais c’est précisément cette rationalité qui, mise en regard des autres, produit l’affrontement. Ce n’est pas l’absence de logique qui mène à la guerre — c’est la coexistence de logiques incompatibles.

L’histoire retiendra peut-être que chacun des trois belligérants croyait, dans sa propre cohérence, agir pour sa sécurité. Ce qui ne change rien aux ruines, aux morts, et à la question demeurée sans réponse : ce qui n’a pas pu être résolu par la diplomatie le sera-t-il jamais par les bombes ?


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